#1 L'art x le corps x le visage, avec Françoise Petrovitch, Tina Berning et Déborah Calfond

Je vous écris pour vous parler d'art, en toute intimité. Le laisser entrer en nous-mêmes. Ouvrir un espace pour voir, ressentir et créer. Dans cette première newsletter, l'art sera incarné.

La chambre bleue
5 min ⋅ 10/03/2024

Le lien à la peinture, pour moi, il est charnel. C’est comme ça, il n’y a rien à faire. Ça passe par l’intérieur. Ça rentre, ça sort, ça se transforme, en dedans, pour ressortir différemment. Une larme, un mouvement des mains, un regard qui change, un papillon dans le ventre, une idée, une envie.

Je suis peintre et (surtout) regardeuse. Je me nourris d’oeuvres. Je les regarde, les désire, les absorbe et m’en inspire. Avec excès parfois, empathie, souvent. J’en tire de l’énergie, du soutien. J’aime les corps peints de manière alambiquée, torturée. Ça fait écho à mes propres tortuosités.

J’ai une boîte remplie de cartes postales d’oeuvres que je collectionne. Je m’en sers dans mon travail thérapeutique (je suis aussi psychiatre et art-thérapeute). Les images prennent vie. Elles se transforment, métabolisées par l’histoire de chacun.e. On les apprivoise, on les dissèque-digère, on les fait nôtres.

J’aime à me dire, que cette rencontre, entre soi et une oeuvre, peut se provoquer. En prenant le temps de dialoguer, entendre ce qu’elle a à nous dire, voir ce qu’elle suscite, au fond (du fond) de nous-mêmes. Goûter les sensations. Écouter notre histoire et la mettre en perspective, avec celle de l’artiste. Imaginer la suite. Créer à son tour.

À travers notre regard, on choisit d’accueillir certaines oeuvres, de les faire entrer en nous. Ça titille nos sens et notre mémoire (charnelle entre autres). Ça entre par les yeux, ça passe par les tripes, ça suscite des mots, des phrases, ça secoue parfois, ça frissonne. Ça pourrait rester comme ça, un charabia de sensations et de vocalises. Mais ça peut aussi prendre forme. Une autre forme, écrite, dansée, imagée… 

C’est ce que je vous propose, ici, via cette newsletter. Un dialogue avec des artistes et des oeuvres. Des oeuvres à déguster et transformer à travers nous-mêmes, nos images, notre corps, notre histoire.

PS : le logo de la chambre bleue est inspirée de l’oeuvre Gaïa, de Thalia Dalecky.

Le visage intime, le visage surface

Le visage, dans ce qu’il a de plus intime et de plus charnel. Le visage tourné vers l’intérieur, qui se laisse touché par l’extérieur.

D’abord, celui de Tina Berning, une artiste allemande qui peint des visages sur papier, souvent sur carnets. Le visage n’est pas forcément celui de l’artiste mais on pourrait imaginer qu’il lui ressemble. Les yeux sont mi-clos tournés vers le bas. Son trait est économique. Quelques lignes, seulement, et traces plus ou moins épaisses, étalées, pour dessiner les reliefs et les ombres. La touche est économique et pourtant généreuse. Il y a quelque chose de fort. L’artiste a fait le choix d’une couleur : le rouge. Et il est assumé. La couleur semble sèche, presque pas diluée. Ce portrait aurait pu rester comme ceci, un visage rouge.

Mais quelque chose d’ « autre » arrive. Un motif, un contour bleu, a fait intrusion. Il est là, il arrive on ne sait d’où, il a trouvé sa place. Que serait ce visage sans cette trace ? 


Limit (2021) Encre et aquarelle sur papier, Tina Berning. Vu sur sa page Instagram @tina_berning.Limit (2021) Encre et aquarelle sur papier, Tina Berning. Vu sur sa page Instagram @tina_berning.

Et puis il y a cet autre portrait, de Françoise Petrovitch « Sans titre ». Une encre sur papier.  Une fille aux cheveux verts, à droite du tableau, et deux mains de couleurs différentes, sur la partie gauche. Ces mains surviennent, de l’extérieur (du cadre). L’une des mains est peut-être la sienne, l’autre vient d’en haut. Le regard de la jeune fille est clos, tourné vers l’intérieur. La tête est légèrement inclinée. Les mains sont mobiles, les doigts expriment quelque chose. 

Sans titre (2022) Lavis d’encre sur papier, 40 x 50 cm. Françoise Petrovitch. Catalogue de l’exposition « Aimer. Rompre » Musée de la Vie romantique, Paris Musées..Sans titre (2022) Lavis d’encre sur papier, 40 x 50 cm. Françoise Petrovitch. Catalogue de l’exposition « Aimer. Rompre » Musée de la Vie romantique, Paris Musées..

Ces deux portraits ont été réalisés à l’encre sur papier. Les couleurs sont inattendues, assumées. Vert et rose-violet pour l’un, rouge et bleu pour l’autre.

Je vous propose de nous en inspirer, pour créer quelque chose d’autre, à notre manière.

Voici la consigne :

Il nous faut :

  • Du papier - 150 g/m2 minimum

  • De l’encre, de la gouache ou de l’aquarelle)

  • Une plume ou un pinceau

Nous allons choisir deux couleurs, l’une pour notre visage - pour ce qui est du « soi » - l’autre pour ce qui vient d’ailleurs. Peut-être sa couleur complémentaire, ou une couleur qui nous est moins familière. 

Puis dessinons notre visage, avec la couleur choisie pour soi. Sans modèle.

La ressemblance n’est pas recherchée. 

Posons les signes essentiels au dessin de ce visage. Ce peut être d’abord une masse de cheveux, une mâchoire, le dessin singulier des sourcils, l’inclination du cou, la forme des yeux, l’arrête du nez, la bouche. Dire peu mais dire ce qui importe. Et laisser le pinceau suivre son cours.

Y a t-il une émotion qui se dégage de ce visage ?

Y a-t-il un détail que l’on pourrait ajouter : une ride, une rougeur, une mèche de cheveux ?

On peut jouer avec différents niveaux de dilution/d’intensité, commencer léger et poser des ombres là où il importe d’en poser, avec cette même couleur, cette fois-ci non diluée.

Puis immisçons avec l’ «  autre » couleur un corps qui vient de l’extérieur. Une main, un motif, un objet, une trace. Ce peut être abstrait, comme figuratif - une partie de notre corps, une étoffe, un bout de corps d’une autre personne. Un contour. Ça peut vouloir dire quelque chose ou ne rien vouloir dire. Ça arrive de l’extérieur, mais c’est nous qui la laissons advenir.

Est-ce que cela fait/change quelque chose, à ce visage ? 

Le visage a-t-il fait sien, cet élément venu d’ailleurs ?

Donnons à ce.s dessin.s un titre. 

J’ai testé cette consigne avant de vous la proposer. J’ai disposé 3 papiers aquarelle de petit format, et je les ai peint l’un après l’autre, avec ce même enchainement. J’ai apprécié, le répéter. Cela m’a permis de lâcher prise sur le résultat et d’explorer différentes manières de faire.

Visage rouge et vague, dessin inspiré de la consigne créative.Visage rouge et vague, dessin inspiré de la consigne créative.

Vous pouvez partager vos dessins sur Instagram avec le hashtag #lachambrebleue. Je me ferais un plaisir de vous relayer sur la page du podcast @artistesfemmeslepodcast.

Écrire et peindre le corps

x Deborah Calfond

Deborah Calfond est artiste peintre basée entre la Dordogne et Paris. Le corps est son inspiration première. Son oeuvre est colorée, intime, puissante. On s’est envoyé nos questions-réponses en vocal. En voici la retranscription.

Ton travail semble très incarné, relié à ce que tu vis en tant qu’être vivante, dotée de sens. Qu’est ce qui suscite, chez toi, le désir de peindre ?  

C’est quelque chose que j’ai en moi que je ne peux pas éviter. Quand je prends mes pinceaux, mes crayons et mes couleurs, c’est une façon à moi de parler, de m’exprimer, comme à travers mes mots. Le désir d’expression est quotidien, naturel. Ça fait partie de moi et de ma vie.

Ça te fait quoi, de peindre ?

C’est un exutoire. Ça me donne un sentiment de force et de puissance parce que j’ai la sensation de pouvoir tout faire. Ce n’est pas prétentieux, c’est juste qu’avec le dessin et les couleurs, je me sens hyper à l’aise, donc j’ai la sensation de pouvoir tout explorer. Et donc c’est exaltant. Et en même temps c’est une nécessité.

L'écriture complète ta création picturale et parfois s’y mêle. Qu’apporte l’écriture à ta peinture ? 

Ça vient s’imbriquer. J’écris aussi quand je suis à l’atelier. J’aime la graphie des mots également. Je me mets dans les mêmes conditions que quand je peins et que je dessine. Du coup, les pratiques s’entrecroisent. Je crois fort au croisement des disciplines. Quand j’écris, je peins en même temps. Quand je peins, j’écris en même temps. Ça se mêle, ça s’entrecroise pour ne former plus qu’une seule pratique.

Une oeuvre d’artiste qui te touche en profondeur.

Franz Metzger qui vit et travaille à Lyon. La représentation des corps est juste suggérée, et toujours mélangée à la nature, à la terre. Ce corps qui revient à la terre, qui se mélange. Ça parle de vie, de mort. Plastiquement, ça me touche très fort. Je ne saurais pas trop dire pourquoi. C’est un peu comme le travail de Bacon, presque de l’écorché. Ça me suscite plein d’émotions en même temps.

L’oeuvre à toi, de ton choix, que tu aimes le plus, de laquelle tu te sens la plus proche.

Une oeuvre poème - que la fête commence mon corps - oeuvre sur papier. Il y a un poème qui va avec.Une oeuvre poème - que la fête commence mon corps - oeuvre sur papier. Il y a un poème qui va avec.

On peut suivre Déborah Calfond sur Instagram @deborahcalfond. Elle propose deux ateliers créatifs sur zoom en mars avec Le Paon : “Peindre et écrire son corps”.

Lire/écouter/créer

Les ateliers d’écriture de Laura Vazquez

Laura Vazquez est une de mes inspiratrices premières pour cette newsletter. Elle propose chaque semaine des consignes d’écriture inspirées d’au moins deux ouvrages de littérature (roman, poésie, théâtre). C’est gratuit et il est possible de la remercier librement sur sa page Tipee. Pour recevoir ses ateliers d’écriture tous les samedis, suivez ce lien.

Peindre ce qui brille, la nuit avec l’artiste Alice Gauthier

C’est l’épisode 15 du podcast Femmes Artistes / Artistes Femmes que je réalise. Dans cet épisode, on découvre une artiste contemplatrice, qui a transformé en image un univers théâtral peuplé de personnages, le tout dans une atmosphère sous-terraine, voire sous-marine, et profondément intime. Je suis plus que fascinée par son travail et je vous invite à le découvrir @alice__gauthier.

Créativité et troubles psy

C’est le 10ème épisode du podcast de la Maison Perchée (association de pair-aidance pour les jeunes adultes vivant avec un trouble psy et leurs proches) : “La créativité, vecteur de rétablissement des troubles psy”. Trois artistes y parlent, avec une grande sincérité, des liens entre leur créativité et leur santé mentale. Les liens entre art et santé mentale ont fait beaucoup parlé, pas toujours par les personnes directement concernées. Cet échange part de l’expérience intime des artistes, et c’est très fort.

Prenez soin de vous et de votre art.

Et n’hésitez pas à le dire autour de vous si vous avez aimé. Et au plaisir de voir vos créations sur Instagram #lachambrebleue.

À bientôt,

Ada

La chambre bleue

Par Ada Kafel

Je suis artiste peintre, créatrice du podcast Femmes Artistes / Artistes Femmes et art-thérapeute. J’envisage l’art comme une nécessité, un support de vie au quotidien. Une expérience globale qui implique tout notre être et accueille notre multiplicité.

J’ai imaginé la chambre bleue comme est un espace d’inspiration, de rêverie et d’expression libre, qui accueille la créativité de chacun.e, artiste ou non. Une chambre douillette où l’on se sent à l’aise de rêver, créer et être tel.le que l’on est.